Des Enfants et des Hommes

Aux "adultes"…

Pour écrire ces chansons, je me suis fait l'interprète des enfants. Ils ont aussi été mes juges.
Avant ce disque, il était rassurant de croire à une enfance préservée.
Pour nous conserver cette illusion, nous lui donnions à chanter de quoi nourrir notre fin passagère de pureté et d'innocence.
Nous avions fini par croire à un certain état de grâce
Nous condamnons l'enfance au sous-développement.
Nos rapports avec elle sont régis par la loi du plus fort.
Nous faisons de notre savoir un droit.
Nous traitons d'elle avec désinvolture, en oubliant qu'elle représente au moins quinze ans dans la vie des hommes et des femmes de demain ; c'est-à-dire, pour certains, un quart voire la moitié d'une existence, quand hélas, elle n'est pas toute leur existence.
Nous n'aurons de chance de progrès qu'en n'oubliant jamais qu'une enfance blessée fait toujours une plaie adulte.

Le disque « Des Enfants et des Hommes » enregistré en 1972, est le résultat d’un constat, à savoir l’absence, dans la chanson, de la parole des enfants et adolescents concernant leur vécu.

J’ai donc échangé en toute liberté avec chacun des participants à cet enregistrement et lui ai proposé en fonction de sa sensibilité et ses préoccupations du moment, un choix de chansons à thème.

J’ai délibérément  rejeté les critères de justesse vocale par souci de vérité, a contrario  des chorales angéliques et lénifiantes.

Sur le conseil de Stéphane, un ami internaute, j’ai choisi « autoportrait » pour exemple de cette démarche.

AUTOPORTRAIT

J’ai quinze ans dans quatre semaines
Et c’est bien la première fois
Que je me donne enfin la peine
De m’arrêter un peu sur moi.
J’allais de vacances en vacances
Sans jamais voir passer le temps.
Je suis au bout de mon enfance
Et j’ai peur de ce qui m‘attend.

Je ne me sens pas très à l’aise,
On dirait que dans une nuit,
Ce corps qui maintenant me pèse,
D’un seul coup, peut-être, a grandi.
Et je découvre dans la glace,
Sur mon visage encor d’enfant,
L’ombre qui me dit que je passe
À jamais dans un autre camps.

J’ai follement envie de vivre
Mais pas avec vos lendemains
Ceux dont me parlent tous vos livres
Et dont je sais déjà la fin.
Il ne faut pas que je devienne
Pour un autre enfant comme moi,
Non, surtout pas que je devienne
Ce père qui ne me parle pas.

Sur le bord de cette route,
J’aimerais tant voir venir
Quelqu’un de vous qui m’écoute,
Du fond de ses souvenirs.

..............................P. SELOS

 


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LES ANGES

Je ne suis pas pire ou meilleur
Selon que vous ayez le cœur
Fleur ou vache,
Qu’un jour je vous ai dit bonjour
Ou bien pissé dans votre cour.
Les anges dans nos campagnes …

Je ne suis pas venu du ciel
Parce qu’un curé rempli de zèle
Me déguise
Pour chanter des alléluias
Ou bien youkaïdi, youkaïda !
Les anges dans nos campagnes …

Je ne suis pas gentil, mignon
Parce que j’ai des cheveux blonds,
Des fossettes ;
Je suis l’adulte de demain,
Beaucoup de mal, un peu de bien.
Les anges dans nos campagnes …

L’enfant n’est pas en réduction
Un jardin pour vos illusions
Et vos rêves,
Je ne suis que ce que vous êtes
Et souvent ce que vous me faites
Les anges dans nos campagnes …

Si je vous dis ces vérités
C’est pour qu’enfin vous compreniez
Que je chante
Autre chose que les chansons
Des enfants pour télévision.
Les anges dans nos campagnes
Ont entonné l’hymne des cieux,
Glo, glo, glo, glo, glo, glo
Glo, glo, glo, glo, glo, glo-ria !

......................................P. SELOS

 

LETTRE A VOUS DEUX

Je vous envoie la même lettre
À chacun de vous séparé
Si vous la comprenez peut-être
Que tout pourrait recommencer.
J’ai tant regardé vers la route,
Le nez collé sur le carreau,
Sans un mot.

Quand le juge m’a déclaré :
« Il faudra choisir mon garçon
Avec qui tu voudras rester »
J’ai préféré cette pension.
Hier on nous a mesuré,
Ils m’ont dit que j’avais grandi
Ces temps ci.

Je fais des progrès dit le maître
Mais il trouve que trop souvent
Je regarde vers la fenêtre
Et que je rêve tout le temps.
Envoyez-moi de vos nouvelles
Et dites-moi ce que devient
Galopin.

À la fin du mois c’est la fête
Et le jeudi nous apprenons
L’histoire de La Belle et la Bête
Que pour les parents nous jouerons.
Je compte tous les jours qui passent,
Si vous pouviez venir à deux,
Toux les deux.

On va nous fermer les lumières
Mais j’ouvrirai très grand les yeux
Car je m’invente des rivières,
Couché sous la veilleuse bleue.
J’espère que je reste pour vous
Votre petit garçon quand même
Qui vous aime.

------------------------------P. SELOS

   

L’APPRENTI JOCKEY

Vous qui croyez que les chevaux
Font les millions et les châteaux
Sur la paille,
Apprenez qu’au petit matin,
Par temps d’homme
Ou par temps de chien,
Je travaille.

Bien sûr quand on a quatorze ans
On se voit déjà remportant
La victoire ;
À Longchamp ou à Chantilly,
Gagner le Grand Prix de Paris,
C’est la gloire.

Quand ma mère a enfin dit « oui »,
Que mes frères m’ont dit « merci, faut d’la place ! »
J’ai été passer la visite
Pour rentrer à Maison Laffitte
Faire mes classes.

J’ai d’la chance, je n’étais pas gros,
Je faisais mes trente-huit kilos,
Une plume !
Un mètre quarante et pas plus,
On m’envoyait d’un pied au cul
Dans la lune.

À l’école, l’après-midi,
Je ne suis pas très dégourdi,
Faut vous dire,
Qu’on aurait tendance plutôt,
Après la fourche et le râteau,
À dormir.

Et puisqu’un beau jour on apprend
Que peut-être un ou deux sur cent
Parmi nous,
Finiront par être jockey,
On n’est pas très encouragé,
Je l’avoue.

Demain verra si je serai
Un piéton ou un cavalier
Qui cavale
Ou si, pour des fortunes faites,
Je suis la plus belle conquête
Du cheval !

-------------------P SELOS

 

 

 

 

 

QU’UNE SEULE FOIS.

Je rentre à cinq heures
Et la maison est vide,
Quand je dis maison
Ce n’est pas
Autre chose que cette immeuble livide
Bâtiment B, escalier A.

Ma mère est encore
Dans un train de banlieue,
Mon père n’est pas près d’arriver ;
Au petit matin
Ils s’en vont tous les deux :
Faut aller loin pour travailler.

Vous ne savez pas
Comme la solitude
Est terrible pour un enfant,
Vous imaginez qu’on en prend
L’habitude
Et qu’elle ne touche que les grands.

Combien j’aimerais
Parfois pouvoir entendre
« Salut, mon garçon, te voilà »
Mais c’est le silence
Et je vais redescendre
Puisque la rue
Me tend les bras.

Qu’une seule fois en rentrant de l’école
Ma porte s’ouvre sur l’amour.

 

.................................P. SELOS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

LA PETITE FILLE

Il y avait des banderoles pour Monsieur le Président,
Il y avait des banderoles dans le vent.
Tout était prêt pour la fête, la ville s'était déguisée,
Ils ne savaient pas ce qui les attendait.

Tous les enfants des écoles, sur la place, étaient rangés,
Tous les enfants des écoles pour défiler.
Le préfet et la préfète, le maire et ses conseillers,
Ils ne savaient pas ce qui les attendait.

Do-ré-mi-fa-sol-mi-sol ! La fanfare a fanfaré,
Do-ré-mi-fa-sol-mi-sol, on a chanté.
Les képis et les casquettes, les chapeaux et les berêts,
Ils ne savaient pas ce qui les attendait.

C'est la petite Nicole, la fille du charcutier,
C'est la petite Nicole qui devait
Comme c'était la moins bête, en notre nom, réciter.
Ils ne savaient pas ce qui les attendait.

Plus une mouche qui vole, voici qu'elle s'est avancée,
Plus une mouche qui vole dans le quartier.
Elle a relevé la tête, puis en jetant son bouquet,
La petite fille a dit " merde ! " et s'est sauvée.

...........................................P. SELOS

 

 

 

 

 

 

 

 

RIEN RETROUVÉ

À la claire fontaine
N’irai plus me baigner ;
On a gardé quand même
Le nom pour la cité.

Nous n’irons plus au bois,
Les lauriers sont coupés,
Le reste aussi, je crois,
L’y avait une forêt …

Le Palais Royal
Est un beau quartier
Où les jeunes filles
Sont à marier.
Dans les sous-sols
Des H.L.M
Mon grand frère leur dit
« Je t’aime »

Au clair de la lune
Mon ami Pierrot
Prête-moi ta plume
Pour écrire un mot.
J’écris pour la centième fois :
«  À l’école, on ne rêve pas ! »

Il était un p’tit homme
Qui s’app’lait Carabi,
Guilleri !
Sur la tête il porte un képi,
Au parc il chasse le jeudi.

Sur la plus haute branche
Un rossignol chantait
Les chants de votre enfance
Que vous nous apprenez.
Il nous faudra, je pense,
Demain les oublier.

......................................P. SELOS