LE VIEUX TROQUET



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         Dans cet ancien troquet que je fréquente encore, vous n’y trouverez pas de  nappes en papiers sur lesquelles délirent de futurs Picasso.

         Des toiles cirées vichy à petits carreaux rouges, annonciatrices des fameux plats du jour, ont le pouvoir, pour moi, de me faire saliver. Cette cuisine là n’est pas recommandée aux suiveurs de régimes.

         Ici on se restaure de mets roboratifs, arrosés de bons vins que le patron déniche et qu’il va dégotter bien souvent à la source.

         Ses fromages ont du goût pour les palais rustiques et qui ne s’effraient pas des effluves puissantes.

         Ne vous étonnez pas d’y rencontrer des trognes, des panses rebondis qui ne crient pas famine.

         Tous ceux qui, par erreur, s’égarent dans ce lieu y font pâle figure. Ils s’en sauvent très vite sur une chiffonnade de jambon au melon arrosé sobrement de l’eau de la carafe.

         Ce temple d’Épicure sert à des retrouvailles qui sont concélébrées à renforts de victuailles où ne manque jamais un plat de cochonnailles.

         Pardonnez-moi ces rimes mais c’est la vérité.

         Certains esprits chagrins, en nous voyant à table, nous prédisent souvent des morts apoplectiques. Ils n’ont pas toujours tort mais nous les préférons aux décès différés dans un lit d’hôpital.

         Je me ferais damner pour une fricassée de girolles à la crème.

         Je n’ai jamais envié la table de Don Juan. J’ai d’autres commensaux plus joyeux  et diserts qu’un sinistre fantôme, fut-il d’un Commandeur.

         Aujourd’hui, je ne peux guère penser à contenter les dames sans être ridicule. Je peux au moins pourvoir à leur bouche gourmande en tant que cuisinier, artiste du fourneau.

 

                                                                P.SELOS
                                                     Paris, le 13 Mars 2016

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