DE L'HOMME, DU TEMPS, DES CROYANCES.

..........Ce mystère ne réside pas dans la question sur ses origines mais plutôt dans sa capacité à intégrer ou non, à titre individuel ou collectif, l’évidence de son existence éphémère.

     

Le Temps, une notion inévitable.

   

..........Quel que soit son niveau de développement intellectuel et technologique, l'homme a toujours eu conscience de la réalité du temps. L'étude des dernières sociétés dites primitives et, plus proches de nous, les modes d'acquisition de cette notion chez l'enfant démontrent son caractère inéluctable parce qu'indissociable de la fonction de mémoire. En effet, le souvenir proche ou lointain impose le concept de présent fugitif et celui de passé.
.........Le troisième temps découle des deux premiers: Eviter ou vouloir que se reproduisent des situations passées ou présentes dans ce qui est "à venir".
.........L'observation du cycle répétitif saisonnier et de ses incidences sur les conditions de vie des premiers hommes détermine une économie' prévisionnelle : Le futur matérialiste en découle.
.........On peut admettre qu'il a précédé les notions de futur post-mortem et celle de destinée extra physique.
.........On peut considérer les rythmes biologiques exprimés par la soif, la faim et le sommeil comme l'expression chronologique de base, bien avant de parvenir un jour au découpage horaire et d'y  soumettre, en retour, la biologie.

 
     

Temps et vie sociale.

   

.........La perception du temps doit son intégration rapide à l'organisation du quotidien et, plus largement, celle de la vie sociale. On comptera d'abord en saisons, en soleils et en lunes. La précision viendra plus tard des mathématiques célestes et du progrès technologique. La mesure du temps précédera celle spécifique aux distances et l'on dira qu'un lieu est à trois lunes d'ici ou qu'il faut marcher quatre saisons pour atteindre la mer. Il n'est pas exclu de concevoir, comme premier révélateur signifiant de la relativité, la comparaison établie entre l'évolution d'un insecte et le cycle biologique de l'être humain.

 
     

Le Temps, facteur d'angoisse.

   

.........Inventeur du temps, capable de l'évaluer, d'en augmenter la capacité par l'usage de l'outil et des moyens de déplacement, d'y prolonger son insertion grâce aux progrès de l'hygiène et de la médecine mais impuissant à l'interrompre, l'homme pose ainsi tous les éléments constitutifs de sa psychose obsessionnelle : comment échapper à l'éphémère ?
..........Antérieure à cette angoisse mais trouvant à cause d'elle une signification symbolique, la perpétuation de l'espèce s'inscrit comme une tentative de perdurer physiquement au-delà de sa propre mort. Le vieillard qui plante un arbre ou le souverain bâtisseur de mausolée lancent le même défi au temps. Le processus créatif, même s'il a d'autres objets, n'est certainement pas indépendant de cette motivation impérieuse.
           Il existe pourtant quelques exceptions à cet assujettissement temporel.
...........Les plus connues concernent les sociétés acquises au principe de réincarnation cyclique, tel que le bouddhisme l'enseigne, ou celle des derniers aborigènes d'Australie qui passent indistinctement du rêve à la réalité et inversement, détruisant du même coup la dictature du temps, par ce va-et-vient continuel entre deux espaces différents, dont l'un échappe à la temporalité.
...........Au domaine des étrangetés, il existe aussi de petites ethnies dont la langue vernaculaire ne peut exprimer que le présent, exception que l'on peut notamment constater aux Maldives, ce qui n'est pas sans créer des quiproquos dans les communications extérieures.

 
     

Echapper au temps.

   

...........L'état d'extase dont les sujets affirment l'indicibilité ne serait-il pas, en fait, la suppression totale de la perception du temps? L'utilisation des drogues, depuis la préhistoire jusqu'à nos jours, exprime, hors la méditation et l'ascèse (ou en complément), la volonté individuelle ou collective d'échapper non seulement aux contingences matérielles mais au monstre Chronos dévoreur d'hommes. L'angoisse existentielle est peut- être moins la peur de mourir que celle de vivre et l'on assiste à ce paradoxe terrible, par des procédés chimiques qui concentrent les propriétés naturelles de certaines plantes (produits de synthèse), à la course vers la mort. ..........L'usage des drogues dans nos sociétés dites techniquement et économiquement développées n'exprime jamais un désir de pénétrer dans un au-delà révélateur de mystères. Il ne s'agit plus d'un passage mais d'une porte de sortie, parfois définitive. Rien à voir avec les sociétés qui la consomment afin d'entrer en communication par voie de transe avec des forces qui ne sont jamais que leur inconscient culturel collectif : Indiens d'Amazonie, Dayaks de Bornéo, etc..

 
     

Le Temps est-il le père des religions ?

   

Naissance et mort, début et fin pris dans leur signification littérale sont refusés comme tels par la majorité des hommes. Chacun, selon son appartenance socioculturelle, s'imagine une filiation et une survie. L'histoire est pleine de personnages arguant de leurs origines divines pour justifier leurs pouvoirs politiques ou surnaturels et qui, leur destin terrestre accompli, prétendent retourner à leur éternité.
..........La nécessité d'une dimension métaphysique est-elle inhérente à la nature humaine ou la résultante de l'angoisse générée par la perception du temps ?
..........L'ignorance des causes des phénomènes naturels perçus comme terrifiants ou bénéfiques, la pérennité de la nature comparée à la brièveté de l'existence humaine vont, à plus ou moins longue échéance, instaurer le principe de forces supérieures dont il s'agit de se concilier les bonnes grâces, d'abord pour survivre, ensuite pour réussir une entreprise : Récolte, fécondité, chasse ou combat. L’homme intègre alors la dimension religieuse à sa biosphère, ébauche les premiers cultes et les premiers "clergés".
..........Pour des raisons évidentes de pouvoir, le savoir technologique et son développement sont très vite récupérés et escamotés aux yeux du commun par ceux qui se prétendent des médiateurs entre les divinités et les hommes. Le langage ésotérique qui va recourir aux symboles n'aura d'autres fonctions que de limiter, pendant des milliers d'années, l'accès au savoir.
..........La réflexion qui conduira l'homme à penser que les forces ou divinités relève d'une même et unique entité avivera tout naturellement le questionnement sur la genèse du cosmos (terre, étoiles et planètes) et sa raison d'être. Il y découvrira alors la notion bidimensionnelle du temps et de l'espace.
..........Si l'on admet la relation de cause à effet entre la perception du temps et l'émergence des croyances, on est en droit de penser qu'une psychose fondamentale est à la source de toutes les religions.

 
     

Le postulat de Teilhard de Chardin.

   

..........D'après Teilhard de Chardin et en simplifiant son propos, nous irions, peut-être lentement mais de façon irréversible, vers un degré suprême de développement et de perfection, nous inscrivant ainsi dans un dessein qui nous dépasse et dont nous serions l'instrument. Ce postulat étant admis, comment ne pas croire alors à la spécificité humaine du questionnement philosophique et religieux, comportement inscrit dans les gènes au même titre que l'aptitude au langage ou l'esprit d'invention ?
..........Si l'on adopte cette thèse, on crédite le principe d'une puissance créatrice. Il en résulte deux possibilités:
- L'accomplissement d'un projet conçu par l'entité initiale et nous concernant à la fois en tant qu'acteur et bénéficiaire;
- L'humanité considérée comme élément de l'entité initiale, rejetée provisoirement pour  insoumission et condamnée à mériter sa réintégration.
......... Dans ce cas, nous aurions à repenser l'idée que nous avons de la perfection et admettre l'ambivalence manichéenne de Dieu.
..........Force est de constater la similitude de ces deux concepts en matière de prédestination et leur évidente fécondité à élaborer des systèmes pour que s'accomplisse le scénario.

 
     

Une clef psychanalytique de l’Histoire ?

   

..........Partant du principe que les mythes et les religions révèlent, au regard de l'analyste, les ruptures et les constantes, les variantes ou les nouveautés des obsessions qui hantent l'espace mental humain, on est alors amené à faire une relecture de l'histoire, non plus en ethnologue ou en historien mais, pourquoi pas en psychanalyste ?
......... Selon une évidente logique, tout part de l'homme: Les cosmogonies qu'il met en place, y compris, celles qui résultent de l'intrusion des sciences dans la conception de l'univers.
......... Prenons un groupe d'individus dans un temps donné et limitons-nous strictement à l'étude de son interprétation métaphysique d'un monde, organisé généralement en priorité à son propre usage. Nous sommes en présence d'une image agrandie mais conforme au document de base placé dans le rétroprojecteur. Si les dieux ne sont pas toujours anthropomorphes, leurs comportements tiennent beaucoup des hommes. C'est une lecture en miroir.
..........Toutefois, il se peut qu'au lieu d'y trouver le reflet d'un état identique, on puisse y découvrir les frustrations d'une condition humaine s'inventant un paradis compensatoire.
..........Implacable ou miséricordieux, frustrant ou dionysiaque, sectaire ou syncrétique, le panthéon décrit une fresque qui restitue non seulement la nature profonde de la société concernée mais explique aussi ou préfigure les situations qu'elle provoquera et sa manière de les gérer.
..........Si l'implantation géographique et les conditions climatiques sont déterminantes du destin des peuples, les phantasmes et les pulsions ne le sont pas moins. En ne négligeant aucun de ces paramètres, il est possible, non seulement de comprendre un évènement passé mais d'agir de façon préventive pour sauvegarder l'avenir.
..........Cependant, la dimension psychanalytique n'est pas encore prise en compte par les centres d'études sociopolitiques. Il ne s'agit pas d'établir les critères arbitraires d'un eugénisme mental mais de reconnaître aux collectivités humaines ce qui n'est pas contesté aux individus: le moi subconscient.
 .........A ce point de mon propos, il me faut, pour mieux l'éclairer, faire référence à l’une de nos matrices : La Grèce.
..........Libre du poids d'un décalogue, le monde hellénique pouvait procréer ses philosophes.
..........La mythologie grecque proposait des dieux si proches des hommes que leurs aventures finissaient par être confondues. L'énormité de leurs prouesses trouvait écho dans les vantardises des compagnons d'Ulysse. L'ivrogne avait Dionysos et le plus minable des cocus se consolait en pensant aux cornes que portaient certains sur l'Olympe.
..........Nul n'était dupe mais tous jouaient le jeu. Athéna patronnait bien des expéditions punitives mais hormis quelques combats épiques sous les murs des cités, règlements de comptes d'une famille pléthorique, il s'agissait surtout de garantir aux comptoirs la sécurité du commerce. Je ne m'embarrasserai pas de Philippe et d'Alexandre dont l'épopée, bien que fabuleuse, reste périphérique parce que macédonienne; ni des guerres que mena Athènes contre Sparte, cité qui n'a laissé qu'un adjectif dont je me flatte d'être indigne.
......... Que serait devenu la Grèce sans Athènes ? A se la conter tant et tant, la légende prenait force de réalité et le berger n'aurait peut-être pas été surpris, au détour d'un ravin, d'y rencontrer Pan.
..........Ce mélange des comportements ordinaires et des pouvoirs supra normaux, la multiplicité des lieux sacrés naturels ou construits, tissaient entre les divinités et les mortels les liens d'une coexistence indubitable. Mais la caractéristique majeure de cet imbroglio, source inépuisable d'inspiration des aèdes qui, à leur tour, l'alimentaient, c'est que les dieux ayant déjà à régler leurs querelles, ne s'étaient pas avisés de régir les affaires "d'en bas".

 
     

Sacralisation et rituel, des concepts incontournables ?

   

..........A ma connaissance, il n'existe aucun modèle de société exempt de sacralisation et de rituel. La laïcité exacerbée de la Troisième République, le processus systématique d'éradication du sentiment religieux par les régimes marxistes et totalitaires ne sont parvenus tout au plus qu'à transférer les potentialités mystiques sur des substrats tels que le Patriotisme, l'Héroïsme, le Civisme et la Solidarité. .
......... Les défilés, les commémorations, les monuments aux morts ou aux martyrs des causes reconnues, la leçon quotidienne de politique ou de morale visaient à investir l'imaginaire pour nourrir des besoins d'absolu. Mais ces succédanés manquaient de pouvoirs oniriques et de merveilleux.
..........Pourtant, il s'en fallut de peu qu'une telle substitution ne réussît. L'escamoteur s'appelait Adolf HITLER. Le culte proposé était celui de la Race et chaque Allemand conforme aux critères de la Germanité était une part du dieu. ..........Contestant sa défaite en 1918, exsangue de par la volonté absurde de ses vainqueurs, intoxiquée par une histoire falsifiée et dressée contre des prétendus coupables, la nation était prête, pour sortir d'une humiliation savamment entretenue, à vivre la catharsis Nationale- Socialiste.
..........Jamais technique psychanalytique ne coûta aussi chère aux patients et aux autres. Peut-on cependant pleurer sur un monde qui avait déjà laissé commettre à ses portes de considérables massacres et sacrifié ses idéaux d'entraide internationaliste sur l'autel de son confort mesquin ?
..........Les Années Trente ne valent pas une larme.
......... Les flambeaux de Nuremberg mirent le feu à l'Europe et les peuples qui s'étaient crus démocrates exsudèrent leur fascisme larvé. Ce fut le tour de la France de faire sa névrose expiatoire sous la cravache de son Maréchal bien-aimé !

 

     

Croire à tout prix.

   

......... L'omniprésence du phénomène religieux et l'universalité de nombreux mythes (Paradis perdu, déluge, retour annoncé d'un dieu restaurateur d'un nouvel Eden) confortent les gnostiques dans leur conviction, comme si la loi du nombre suffisait à garantir l'irréfutabilité d'un principe. Mais rien n'autorise à en créditer une initiative "divine" sinon le besoin impératif de certains d'inscrire l'homme au sein d'un univers organisé et, par effet de récurrence, de recycler, en les développant, ces postulats.
..........Les docteurs ès religions conçoivent un monde, spatialement défini ou non, inscrit entre un début et une fin, comme étant le fruit d'une volonté extratemporelle qui exclut tout questionnement sur l'origine. L'homme admet difficilement l'éternité du chaos et les conjonctures du hasard et de la nécessité (MONOD). Son ego ne le supporte pas. Le progrès des connaissances pose question aux théologiens d'hier et d'aujourd'hui qui ont fort à faire pour actualiser la gnose sans bousculer les dogmes et l'orthodoxie. Et que dire de l'Islam fondamentaliste qui voit dans la quête du savoir une insulte au monopole divin de la suprême connaissance.
..........D'autres sont convaincus que toute science ou connaissance nouvelle, toute expression créatrice qu'ils jugent bonne, manifestent du génie créateur et procèdent de lui. C'est l'affirmation éclatante des victoires du bien sur l'esprit du mal dans le combat que mène le Verbe contre l'archange déchu, en rébellion contre lui. Si l'on s'en tient aux enseignements des Eglises Chrétiennes, on est en droit d'évoquer la contradiction qui ressort de l'affirmation de la toute puissance du créateur eu égard aux êtres qu'il fit si imparfaits, qu'il s'agisse du Démon ou des hommes.
..........Mais la communauté scientifique n'échappe pas elle aussi à certains courants et des voies prometteuses ont été ou seront encore occultées, voir abandonnées pour non conformité avec les principes établis.

 
     

Exégèse ou démonstration?

   

..........Proportionnellement à l'avancée des sciences, la foi se radicalise mais les convictions ne s'étayent plus à l'aide d'une interprétation théosophique du savoir. Tant que la pratique des sciences s'est limitée à l'observation analytique, la réflexion déductive et l'expérimentation concluante, les clercs ont été majoritairement représentés dans la communauté des "savants". Les uns, profondément croyants, ont fait de leurs "découvertes" un élément de l'exégèse.
..........Les autres, plus scientistes que religieux, couverts par leur statut, se sont engagés sur la voie spéculative qui les a conduits au seuil de l'hérésie.
..........Les libertins, les encyclopédistes et les libres penseurs des dix-sept et dix-huitième siècles, généralement déistes mais anticléricaux, remplaçant la religion par la philosophie, ont fait perdurer l'amalgame du préconçu idéologique et du matérialisme conciliable.

 
     

L'individu, clef du progrès.

   

Dans les affaires du monde, nous sommes, à des degrés divers, absolument tous impliqués. Puissions-nous tous en être profondément convaincus !
................Sans le respect rigoureux des Droits de l'Homme et du Citoyen
.................qu'il convient non seulement de défendre mais de compléter,
..............................................il n'existe pas de démocratie
.
Le nombre ne garantit pas automatiquement la raison car on a vu et voit encore des sociétés fonctionner à partir de dogmes religieux et de données soi-disant scientifiques totalement aberrantes. La terre a été plate et Giordano BRUNO est mort pour la pluralité des mondes.
..........Toutes réflexions faites, l'histoire n'est pas un éternel recommencement mais une constante; celle de la structure mentale de l'homme dans laquelle il faut distinguer absolument, d'une part, l'état d'évolution intellectuelle et technologique, et d'autre part, le degré de grégarité et le comportement social qui en résulte.
..........L'un dépend des facultés d'une mémoire accumulative et syncrétique que nourrit et qui nourrit l'expérience et, par divers moyens, la transmet. Malgré certaines fractures dans le temps, cette fonction est génétiquement irréversible.
..........L'autre est conjoncturel. Il est perpétuellement soumis au verdict d'une suite ininterrompue de combats livrés pour la satisfaction immédiate des pulsions ou leur socialisation positive. Ce comportement détermine, à l'échelle des individus comme à celle des nations, des alternances dont les périodes sont inégalement réparties entre refoulement socialisé, libération partielle ou totale des instincts prédateurs (ceux de possession, de pouvoir, de mort et de défi), et les élans altruistes inspirés d'une mystique expiatoire, messianique ou d'une philosophie humaniste.
..........Le charisme des meneurs n'est autre que la résonance des phantasmes et des désirs du moment qu'ils personnifient, s'affirmant comme les seuls à pouvoir les réaliser.

......... Qu'elle est longue la liste des hommes providentiels !
......... Qu'elle est courte la mémoire des peuples !

..........Ainsi naissent et meurent les sociétés humaines dont les unions ou les conflits façonnent l'Histoire.

 
     

P. SELOS

   
     

        RETOUR LISTE DE TEXTES