DIEU ET LE RECUL DES GLACIERS 2010



Vade Retro Satanas.

POUR L’ÉDIFICATION DES FOULES


En 2010, Benoît XVI, pape d’arrière garde, (pléonasme) a réaffirmé l’existence d’un rapport entre la taille des glaciers et la quantité de péchés commis par l’homme. Depuis le moment où les jésuites ont introduit dans le Valais, au XVIIe siècle, des rituels de prières pour empêcher l’envahissement de la glace, ce rapport reste inchangé.

Tandis que les Etats tenaient conférence à Cancun sur la réparation matérielle des dommages climatiques causés par la main de l’homme, le souverain pontife y est allé de sa participation en puisant dans une ressource mal utilisée jusqu’ici : la prière. Grâce à son intervention, les habitants de la haute vallée du Rhône pourront demander à Dieu de stopper le recul des glaciers d’Aletsch et de Fiesch en échange d’un comportement pieux et vertueux. Le pape a été d’autant plus enclin à déboucher le réservoir à prières que vers 1650, quand il a été ouvert pour la première fois pour empêcher les «horribles glacières» d’envahir les prés et les villages, les monstres se sont arrêtés.

On était au milieu du Petit âge glaciaire. La terre, depuis l’an 1500 environ, s’était refroidie et les glaciers poussaient doucement vers l’avant. L’Aletsch, qui s’était montré assez élastique pendant les trois millénaires précédents – il avait perdu 1,5 km au XIIe siècle – avait connu une forte crue de quelque 40 m d’allongement par an à partir du début du XIVe siècle jusque vers 1342-1347. Puis il s’en était tenu à des dimensions plus restreintes, comparables à celles du XXe siècle. Il avait repris sa croissance au milieu du XVIIe siècle, pour le plus grand malheur des habitants qui voyaient les bisses, mini canaux d’irrigation à flanc de montagne, détruits année après année, les pâturages mangés par la glace et leurs revenus s’envoler.

On sait par les premières archives où apparaît le glacier d’Aletsch qu’en 1653, les habitants de Naters «enjoignirent» à la glace de stopper sa course afin d’épargner les alpages de l’Üssere Aletschji. La glace, à ce qui semble, n’obtempéra pas. Les jésuites, alors, vinrent en renfort. Venus de Lucerne, ils avaient repris pied dans la vallée de Conches après avoir été expulsés du Valais en 1627. Le clergé local ne les voulait pas mais ils avaient assez d’appuis dans la place pour organiser la conquête des âmes en pleurs. Maîtres en propagande, ils instaurèrent une procession de «bannissement du glacier» avec chants, prières et eau bénite. Une statue de saint Ignace, le fondateur de la Compagnie de Jésus, fut dressée devant le front de glace pour impressionner le monstre et l’empêcher de franchir la limite. Deux Pères prêchèrent la bonne conduite sept jours d’affilée afin que fût bien clair le contrat entre la Terre et le Ciel.

La pratique de la procession s’institua peu à peu le long de la vallée de Conches, jusqu’à Fiesch où elle est signalée en 1678. C’est de cette procession-là, et des rituels qui l’accompagnent depuis cette date, dont la juridiction vaticane a eu à s’occuper ces temps-ci à la demande des ecclésiastiques locaux.

Le souhait que les habitants demandaient à Dieu d’exaucer en 1678 s’accompagnait d’un serment car c’était donnant-donnant. L’affaire était sérieuse et dûment réglementée.

Selon le droit canon, le serment, «c’est-à-dire l’invocation du nom divin comme témoin de la vérité», est une obligation: «Celui qui jure librement de faire quelque chose est tenu par une obligation particulière de religion d’accomplir ce qu’il a établi par serment.» En l’occurrence, se bien conduire.
Les négociations, intercession et arrangements entre Dieu, la glace et les hommes se retrouvaient ailleurs dans les Alpes. Les archives signalent par exemple qu’en 1644, les habitants de Chamonix, eux aussi terrifiés par l’avancement des glaciers, notamment celui des Bossons qui menaçait de barrer l’Arve et d’inonder les terres en amont, en appelèrent au clergé. Ils s’adressèrent à Charles de Sales, évêque coadjuteur de Genève, pour qu’il vienne dresser sa sainteté contre l’agresseur.

A Chamonix comme à Aletsch, les prières furent entendues. Le glacier, vers 1680-1690, se mit à reculer docilement. Non qu’il fît plus chaud, au contraire, le Petit âge glaciaire allait se prolonger jusque vers 1890, mais il fit plus sec. Ce n’est qu’au XXe siècle que le recul s’accélérera pour cause de réchauffement.

La démarche du clergé de Fiesch auprès de Benoît XVI est canoniquement fondée. Il est dit en effet à propos du serment que, «si la chose jurée a changé substantiellement ou si, les circonstances étant modifiées, elle est devenue mauvaise», les obligations qui en sont nées cessent.
Le pape a donc libéré les gens de Fiesch et de la vallée de Conches des obligations liées à leur ancien souhait et solennellement accepté celles qui vont avec leur souhait contraire.

Comme jadis, il s’agit d’un pacte. Dieu sauvera le glacier d’Aletsch, patrimoine de l’humanité, et avec lui l’industrie touristique valaisanne, si les Valaisans adoptent un comportement vertueux, diminuent leurs émissions de gaz à effet de serre, participent au mécanisme des permis négociables établi à Kyoto et contribuent au «fonds vert» projeté à Cancun. Car le rapport entre la taille des glaciers et la quantité des péchés commis par l’homme reste inchangé.

swissinfo.ch et les agences

 

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