TRAVERSE


J’avais dans les trente ans et partais chaque été
Encadrer des ados pour de longues balades.
Je devenais alors un semblant de berger
Et nous prenions toujours des chemins de traverse.

La plupart des sentiers de grandes randonnées
Sont des tracés connus depuis des millénaires
Et parcourus par  l’homme autant que l’animal
Jalonnés de points d’eau et d’abris sous la roche.

Dès les premiers chasseurs et meneurs de troupeaux,
Des cohortes de gens ont laissé leurs empreintes :
Colporteurs, pèlerins, brigands et faux-sauniers.
Il passait par ces lieux toute une foule en marche.

Monter et redescendre et puis recommencer,
Et ne plus percevoir les rumeurs d’une route.
Être à l’écart du temps et de l’agitation
Emprunter des parcours suivis au Moyen-âge.

Tailler dans les ronciers pour retrouver des voies
Figurant sur la carte et qui ne servent plus
Et tenter de calmer les cuisantes balafres
A la halte du soir, le repas terminé

C’était aussi le soir qu’on soignait les ampoules
Et les coups de soleil quand on portait des shorts ;
Le moindre brin de paille, en couchant dans les granges
Réveillait la douleur sur des peaux qui pelaient.

Traverser des hameaux que l’on croyait désert
Et s’étonner d’y voir monter une fumée.
Être annoncé de loin par l’aboiement des chiens
Qu’il faut parfois chasser à grands coups de bâton.

L’approche de nos pas levait des sauvagines
Le taillis tressaillait d’une bête apeurée ;
Sur les cailloux blanchis s’enroulait la couleuvre
Filant comme une flèche au couvert des bruyères.

J’aimais la sensation d’apesanteur soudaine
Quand appuyant le sac à dos contre un muret
Le poids disparaissait qui nous sciait les épaules
Et qu’on en profitait pour s’abreuver aux gourdes.

Ceux que j’ai retrouvés n’auront pas oublié
Le torrent de cristal, découverte imprévue
Venu à point nommé, en pleine canicule
Où toute notre bande y sauta sans attendre.

Certains après-midi écrasé de chaleur
Nous avons préféré nous déplacer de nuit
Grâce à quoi nous avons rencontré le grand duc
La harde d’un chevreuil et même un garde chasse.

Celui qui n’a jamais dormi sous les étoiles
Et vu se lever l’aube, rose et cuivre à la fois,
Et senti le frisson du corps qui se réveille
Connaitra-t-il un jour le goût d’un vrai café ?

Et le réveil matin sonné par les gamelles
Qu’un groin de sanglier gourmand vient retourner
Ou la vache curieuse qui s’empêtre aux tendeurs
Emballant les dormeurs dans leur toile de tente.

La flambée au bivouac et la braise qui meurt
Quand la dernière bûche émet ses étincelles
Et que les yeux rougis d’avoir fixé la flamme
On regagne sa couche dans un dernier effort.

Je sais des hauts plateaux où tout semble possible.
Y compris la vision d’un vaisseau sidéral
Nous y avons subi le plus grand des orages
En avançant transis à travers ce déluge.

Ces moments - là sont les plus beaux de ma jeunesse.
En plus de nos rencontres avec des inconnus,
Pendant que nous marchions, nous plongions en nous-mêmes
Et sut qu’on peut toujours repousser les extrêmes.

........................................................P. SELOS
.................................................Paris, Février 2013


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