L'ARMATEUR
Voici venu le temps de larguer les
amarres,
Toi qui es à la fois capitaine
et vaisseau ;
Je ne serai plus là pour
veiller à la barre,
Maintenant j'attendrai le retour des
bateaux.
Je suis ton armateur, fasse que le
navire
Me revienne un matin lesté
jusqu'aux sabords ;
Qu'il me soit épargné de
te voir revenir
Le cœur entre deux eaux, dans la
vague des morts.
Je te
dis que la vie ça
ressemble à la mer,
Les trésors engloutis sont ceux
des naufragés ;
Lorsque tu descendras en plongeur
solitaire
N'oublie jamais le temps qu'il faut
pour remonter.
Je ne te parle pas comme ces vieux
marins
Qui fument leurs regrets dans leur
pipe d'écume,
Mais pour t'émerveiller aux
clartés des matins
Il fallait bien aussi parler des soirs
de brume.
Je
t'appris à marcher sur le
pont qui vacille,
Tu sais tenir debout tout seul contre
le vent
Et tu ne confonds plus l'étoile
qui scintille
Avec l'éclat d'un phare à
l'horizon mouvant.
Tu feras à l'envers le parcours
de ces fleuves
Que j'avais entrevus sans jamais les
toucher
Et, côte à côte
avec l'animal qui s'abreuve,
Tu calmeras ta soif et ta curiosité.
Un jour
tu jetteras l'ancre entre deux
voyages,
Nous irons sur la digue, à la
pointe du port ;
Je serai ivre alors de l'air qui vient
du large
Et l'instant nous fera frères
d'un même bord.
Et moi qui mets souvent la main sur
ton épaule
Je sentirai ton coeur battre au bout
de mes doigts,
Mon petit bourlingueur de l'équateur
aux pôles,
Et tes yeux en diront bien plus long
que ta voix.
Enfin,
nous irons boire à ta
belle sirène
Dont on ne parlait pas sur la carte
océane
Et je te traiterai de foutu capitaine
A perdre un bâtiment dans les
bras d'une femme.
Je resterai très droit au bord
de l'estacade,
Je comprendrai pourquoi je te mis sur
les flots
Quand tu remorqueras ta prise dans la
rade.
Maintenant, j'attendrai le retour des
bateaux...
P.SELOS