CELLE QUI FAILLIT ETRE FEMME.
Telle que tu me vois, sur le bord d'un
chemin,
Sous la poussière grise, à
fracasser des pierres,
Dans un lointain pays prometteur de
chimères,
Le corps mécanisé et le
regard éteint,
J'ai failli être femme.
Telle
que tu me vois, courbée
sur le ruisseau,
A battre tout le jour le linge des
corbeilles
Que je rapporterai au coucher du soleil
Dans la maison de ceux qui vivent le
front haut,
J'ai failli être femme.
Telle
que tu me vois, près des
moulins à vent,
Le visage noirci sous la brûlure
vive,
Bras tendus aux rameaux pour cueillir
les olives,
Et difforme d'avoir engendré
trop souvent
J'ai failli être femme.
Telle
que tu me vois revenir des
fontaines,
Marchant d'un pas de reine altière
et couronnée
D'une jarre pesante et mille fois
portée
Pour d'autres qui boiront au mépris
de ma peine;
J'ai failli être femme.
Telle
que tu me vois, ployant sous le
fagot,
Suivant, d'un même pas, l'âne
que monte l'homme,
Et réduite au statut d'une bête
de somme
Corvéable à merci, du
champ au marigot,
J'ai failli être femme.
Telle
que tu me vois, fillette
infibulée,
Au sortir de l'enfance, offerte à
la saillie,
Animal affolé sous le feu qui
jaillit,
Victime pantelante et désarticulée,
J'ai failli être femme.
Telle
que tu me vois arpenter les
trottoirs,
Doublement maquillée aux néons
de la ville,
Proposant aux passants de fugaces
idylles
Le cœur depuis longtemps noyé
au fond d'un bar,
J'ai failli être femme.
P.SELOS